Bonjour à tout.es et à tous,

Il y a quelques semaines devait se tenir notre Café des Sciences ayant pour thème : l’impact du changement climatique sur l’agriculture.

Évidemment, compte tenu des circonstances, celui-ci a du être annulé.

À la place, nous avons réalisé un entretien écrit des intervenants, avec des questions posées par notre équipe de salariés et de bénévoles.

Ainsi ce sont 3 intervenants et leur interview que vous allez pouvoir découvrir sur notre site.

Vous trouverez les deux premiers entretiens ICI et ICI.

Pour ce troisième et dernier entretien, c’est François MERCIER, Chargé d’aménagement durable sur la commune de Valdallière (14), qui a bien voulu répondre à nos questions :

« J’ai obtenu un DUT « Génie Biologique option Environnement » en 2009. J’ai souhaité me spécialiser dans le volet agricole grâce à une Licence Professionnelle « Gestion durable des ressources agricoles » suite à laquelle j’ai décidé de continuer mon cursus par un Master 2 « Gestion et valorisation Agro-Environnementale », à Caen.

En 2014 j’ai commencé à travailler à l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie) de Basse-Normandie sur la thématique large de l’agriculture. Je m’occupais notamment d’investissements matériels, j’accompagnais des projets d’énergie renouvelable à la ferme, principalement des chaudières bois, mais aussi du moyen éolien, ainsi que des outils pour développer l’autonomie des exploitations agricoles comme le séchage en grange. J’accompagnais également les collectivités et d’autres structures qui souhaitaient travailler sur les problématiques d’adaptation des pratiques agricoles aux enjeux énergétiques et climatiques. Il s’agissait de travailler ensemble sur des dynamiques locales avec des agriculteurs du territoire sur l’autonomie des systèmes d’exploitation. Limiter les consommations d’énergies directes, développer les systèmes économes en intrants (limitation des produits phyto, limitation d’aliments extérieurs, …) notamment via les systèmes herbagers.

Depuis 2018, je travaille au sein de la commune de Valdallière qui fait 158 km² et regroupe 14 anciennes communes rurales. Je suis en charge du programme de recomposition paysagère, de la filière bois et de la transition énergétique. Depuis 1997, la commune a planté près de 240 km de haies sur son territoire. La filière du bois locale, mise en place en 2012, est également une particularité régionale. La commune gère en interne l’approvisionnement d’un premier réseau de chaleur avec du bois qui vient exclusivement des agriculteurs qui participent au programme de recomposition paysagère. La piscine, le gymnase et la salle d’activité sont chauffés par du bois qui vient de moins de 10 km en moyenne. Cette démarche étant bénéfique pour la collectivité et pour les agriculteurs, un second réseau de chaleur est en construction sur le même principe.

L’agriculture est, et elle le sera de plus en plus, impactée par le changement climatique. Le maintien et le développement de l’arbre (haies, agroforesterie, …) comme « outil » agricole est un moyen de s’adapter aux contraintes climatiques (microclimat parcellaire, …), d’atténuer le changement climatique (stockage du carbone) et développer et maintenir localement une énergie renouvelable et une ressource (potentielle) de matière première (bois d’œuvre). »

-Est-ce que ces changements vont bouleverser l’agriculture dite moderne ?

« Bien sûr. L’agriculture change et évolue continuellement, depuis plusieurs décennies la PAC (Politique Agricole Commune) a orienté l’agriculture (de façon positive ou négative) et d’une certaine façon l’a façonnée. De son côté, le changement climatique (commence déjà) va bouleverser fortement l’agriculture : que ce soit dans les dates de semis et de récolte, le choix des cultures, et tout ce qui est itinéraire technique (irrigation, …). »

-Les agriculteurs sont-ils sensibilisés à ces questions ? Sont-ils prêts à s’adapter aux changements à venir ?

« Il y a un panel d’agriculteurs et d’agricultures, certains sont prêts et y travaillent. Mais je pense (d’un point de vue personnel) qu’une majorité d’agriculteur n’est pas préparée à ce bouleversement. Certains le nient, d’autre ont tellement « la tête dans le guidon » qu’ils ne peuvent pas s’y préparer, ils ont une vision à l’année et peuvent difficilement se projeter sur des temps longs. »

-Faut-il s’inquiéter de la disparition des petites fermes au profit de très grandes fermes, avec des modes de production intensive ?

« Oui. Cette évolution est indirectement accompagnée par la PAC. La résilience se fait plus facilement à l’échelle d’une petite exploitation. Les enjeux énergétiques vont également se superposer aux enjeux climatiques. La dépendance à des sociétés extérieures (drone, robot, …), à de l’énergie peu cher et à des minerais rares, me laisse penser que l’agriculture ultra technologique n’a pas d’avenir à moyen terme. »

les haies du bocage délimite naturellement les terres agricoles et rends bien des services.

-Quels sont les bienfaits d’un réseau de haies ?

« La haie joue de nombreux rôles d’importance. En termes d’agronomie, elle améliore les conditions microclimatiques de la parcelle et sert de brise-vent pour le bétail. Témoin de l’exploitation du territoire, elle marque le paysage rural et permet l’intégration des bâtiments d’élevage et leur protection contre les intempéries. De plus, elle assure une bonne protection des eaux et des sols (rôle tampon et anti-érosion). Réalisée de manière durable, l’exploitation de la haie apporte une production de bois importante (bois de chauffage, copeaux, bois d’œuvre…), mais peut aussi trouver d’autres débouchés (fruits, teintures…). La haie abrite de nombreuses espèces qui y nichent, s’y nourrissent, ou s’y réfugient. Réservoir d’auxiliaires, elle permet de lutter contre les ravageurs des cultures. Enfin, elle constitue un corridor écologique indispensable à la circulation de la faune, et même de la flore. »

-En quoi consiste le séchage en grange ?

« Le séchage en grange vise à valoriser un maximum l’herbe (ou d’autres fourrage). Une herbe séchée rapidement à une meilleure qualité nutritive. L’herbe est fauchée à maturité et récoltée directement pour être placée dans des cases, une toiture peinte en noir avec un sous-toiturage simple (une gaine sous la toiture) permet de chauffer de l’air qui est soufflé sous l’herbe pour la sécher plus vite. Un grappin permet de fournir l’herbe directement aux bêtes hors période de pâturage. »

Réville (50), arrachage de haie après retournement d’une prairie.

-Comment évolue la linaire de haie à l’échelle nationale et à l’échelle locale ?

« Le linéaire de haie diminue à l’échelle nationale. Nous n’avons pas de suivi sur les arrachages localement, j’aurais tendance à dire qu’à l’échelle de la commune, il stagne. Depuis 1997 – 1998, la commune a permis la plantation de 246 km de haies. »

-Comment sont gérées les haies localement par les agriculteurs qui participent au programme de réseau de chaleur (Plantation d’essence diversifiée et de haie stratifiée ou plantation de haie calibrée pour le réseau de chaleur ? Recours aux méthodes de tailles traditionnelles ou aux méthodes de foresterie moderne (harassement et replantation)) ?

« La plantation est globalement peu orientée sur la filière bois énergie. En majorité, on plante des haies diversifiées. Certains choix d’essence peuvent être à vision productive, mais cela reste des essences très classiques du bocage, noisetier, châtaignier, érable champêtre…

En termes de taille, il y a un peu des deux. L’usage de coupeur abatteur (une sorte de tracteur avec un gros sécateur) se développe avec des qualités de chantier très inégales. Cela réduit nettement le temps d’entretien pour des résultats en terme de « débit de chantier » (temps de coupe et coût du travail) plutôt satisfaisant et des reprises très correctes. Les haies sont plutôt jeunes sur le territoire ce qui témoigne d’un bon renouvellement et d’un entretien du bocage. Certains agriculteurs émondent les arbres à l’ancienne, mais les têtards sont très peu présents sur le territoire sans doute car moins adapté à l’usage actuel du bois. »

-Y a-t-il un engagement contractuel avec les agriculteurs qui participent aux réseaux de chaleur ?

« Pour l’instant aucun engagement avec les agriculteurs. La seule condition c’est d’avoir planté avec la commune. »

-Quelles sont les pistes d’utilisation des haies comme outils de luttes contre les stress que génèrent les effets du réchauffement climatique ?

« Les partisans du bocage identifient très clairement les gains en terme de fertilité des prairies et des cultures liés aux haies là où les détracteurs (ou les moins partisans) ne voient que les premiers rangs de maïs qui ne poussent pas en bordure des haies.

Certains agriculteurs voient la haie comme une ressource pour réduire l’achat de paille (dont le prix de marché risque de monter avec le changement climatique) et servir de litière pour les bêtes.

D’autre pour servir de fourrage lors des périodes plus sèche (la haie fourragère). »

élevage de vaches normandes. Notre modèle agricole global, responsable de l’émission d’une grande quantité de méthane dans l’atmosphère.

-Y a-t-il une différence d’émission de CH4 (méthane) en fonction de l’alimentation des bovins (ensilage maïs, ensilage herbe ou parcours tout herbe) ?

« Ce n’est pas si net que ça. Une vache en bonne santé émet du méthane. Une évolution des rations lipidique (graine de lin) permet de réduire l’émission des CH4. Le pâturage permet également de limiter les émissions de CH4. Toutefois, il faudrait ramener l’émission de CH4 au litre de lait produit. Il y a tellement de facteurs que c’est difficile à dire (stockage carbone, émission indirecte, les itinéraires techniques…).

De plus, le problème en se concentrant seulement sur les GES, on oublie le volet érosion, épuration de l’eau, biodiversité. »

-Une des solutions pour limiter les GES n’est-elle pas la diminution de l’élevage au profit de cultures céréalières et maraîchères ? Cette solution n’entre-t-elle pas en conflit avec l’objectif de stockage de carbone dans les prairies ?

« L’élevage est effectivement est un gros émetteur de GES, c’est également un des secteurs qui peut le plus stocker des GES.

La réduction de la consommation de viande est un moyen comme je le disais précédemment le problème c’est qu’on regarde par le seul volet des GES. On se base sur des chiffres qui sont des moyennes et on ne regarde pas la particularité des exploitations. La disparition des élevages au profit des cultures entraine une augmentation des parcelles, une disparition des prairies et du bocage. Lié à ça, on a des enfrichements des zones plus difficiles qui accentuent les risques d’incendie. Les animaux et leurs éleveurs sont les premiers aménageurs du territoire. De plus, l’agrosystème doit se penser dans son ensemble. L’élevage doit être présent pour participer aux rotations, à l’amendement des cultures maraîchères et céréalières. Il faut redonner le sens à la polyculture-élevage. »

-L’objectif de baisse des émissions de GES est-il compatible avec la volonté de limiter l’utilisation de pesticide (moins de pesticide = plus de binage et de sarclage mécanique) ?

« Encore une fois, il ne faut pas prendre l’enjeu GES sous ce seul angle. Les produits phytosanitaires impactent les milieux (biodiversité, pollution de l’eau). De plus, ils nécessitent plus de transport et émettent des GES lors de leur production. Il est important de jouer sur les itinéraires techniques (rotation, variété, …) pour limiter le désherbage mécanique. De plus, l’agriculture peut répondre au stockage du carbone avec le programme 4 pour 1000. Un taux de croissance annuel de 0,4 (4 pour 1000) des stocks de carbone du sol, dans les premiers 30 à 40 cm de sol, réduirait de manière significative dans l’atmosphère la concentration de CO2 liée aux activités humaines.

Il s’agit par exemple de :

• Ne pas laisser un sol à nu, et moins travailler le sol, pour limiter les pertes de carbone.

• En effet, plus on couvre les sols, plus les sols sont riches en matière organique, et donc en carbone.

• Nourrir les sols de fumier et de compost

• Restaurer les cultures, les pâturages, les forêts dégradées, les zones arides et semi-arides de notre planète

• Planter des arbres et des légumineuses par exemple (qui fixent en plus l’azote contenu dans l’atmosphère dans les sols, en favorisant la croissance foliaire des plantes)

• Ou de collecter l’eau au pied des plantes

• … »

-Les exploitants agricoles que vous avez accompagnés vers ces changements, est-ce qu’ils étaient volontaires ? Comment faites-vous pour leur proposer ces changements ? Pour qu’ils les acceptent ?

« Ils étaient volontaires. L’idée c’est d’entrainer par l’exemple. Certains étaient plus moteurs que d’autres et échangeaient avec certains moins avancés dans la démarche. Le changement de paradigme dans les pratiques agricoles est très long à se mettre place. Et les itinéraires techniques proposés dans ces groupes sont souvent éloignés des pratiques « habituelles » et « éprouvées ». »

Il existe différentes essences d’arbres pour recomposer une haie.

-Quelles sont les essences que vous choisissez pour la recomposition des haies ? Est-ce qu’il y en a des meilleures que d’autres (pour la biodiversité ou pour un bénéfice biodiversité/rentabilité optimisée) ?

« On pioche dans 45 espèces différentes (en gras les plus plantés) en fonction des attentes des planteurs, du terrain et des moyens d’entretiens :

• Érable champêtre

Aulne glutineux

Amélanchier

Bouleau verruqueux

Buis à longues feuilles

Charme

Châtaignier

Cornouiller mâle

Cornouiller sanguin

Noisetier

Genêt à balais

Fusain d’Europe

Hêtre

Bourdaine

Argousier

Houx

Noyer noir

Noyer commun

Troène vulgaire

Pommier sauvage

Néflier

Poirier sauvage

Peuplier noir

Peuplier tremble

Merisier

Prunier myrobolan

Cerisier Ste Lucie

Prunelier

Chêne sessile

Chêne pédonculé

Nerprun purgatif

Églantier

Saule blanc

Saule marsault

Saule cendré

Sureau noir

Alisier blanc

Sorbier des oiseaux

Sorbier domestique

Alisier torminal

Lilas vulgaire

Tilleul à petite feuille

Orme

Viorne lantane

Viorne obier

-Quelles sont les raisons pour lesquelles la commune de Valdallière a décidé de contrer la disparition des haies ?

« Cela est lié à une étude mené en 95-96. Ce diagnostic de territoire a pointé du doigt la disparition des haies et le besoin d’accompagnement des agriculteurs. Après, c’est une volonté politique issue d’élus locaux impliqués. »

-L’implantation de haie s’est-elle fait plus au niveau des prairies permanentes, des prairies temporaires ou des champs cultivés ?

« Il est plus simple de planter des haies en bord des prairies permanentes. L’intérêt pour la pratique d’élevage est plus largement partagé. Mais certains agriculteurs plantent sur des labours (prairie temporaire et cultures) pour diverses raisons, par exemple pour protéger les cultures des vents d’Est. L’orientation est plus importante en culture, à cause des effets d’ombres. »

-Est-ce que l’implantation des haies a changé quelque chose dans la pratique des exploitants agricoles. Je pense notamment à la grandeur de leurs matériels ? Est-ce que vous avez des retours positifs des agriculteurs sur les rendements des cultures ?

« Non, du moins, je ne l’ai pas identifié. On a toujours des matériels plus gros.

Certains agriculteurs me font par de l’augmentation du rendement des cultures ou des prairies. D’autre de pertes sur les premiers rangs en bordure de haie. »

-Vous dites que la moitié des GES viennent de la fermentation entérique des bovins en Basse-Normandie. Est-ce qu’aujourd’hui l’implantation de haies ajoutées au PP et PT ainsi qu’aux SIE (Surfaces d’Intérêt Écologique) créée un équilibre entre le dégagement de méthane produit par l’agriculture et le méthane qui y est capturé ?

« C’est très compliqué à estimer. On a du mal à savoir quelle quantité de carbone est stockée dans les PP et les PT et dans quelle partie du sol. Comment est restitué le carbone selon le travail du sol ou le type de sol… Le programme 4 pour 1000 estime que les sols agricoles pourraient compenser les émissions des GES : 4 pour 1000 / Les sols pour la sécurité alimentaire et le climat.»

Afin de conclure cette série d’entretiens sur le thème du climat et de l’agriculture, nous souhaitons vivement remercier toutes les personnes ayant participé à la récolte de ces données (questions/réponses) de qualité.

Et si vous désirez en savoir plus sur l’implantation des haies dans la commune de Valdallière, rendez-vous par ici.

Interview et retranscription : Mylène MALBAUX