Lancé au début de l’été, le terrain d’aventure des petits débrouillards de Saint-Brieuc connaît un vif succès. Rencontre avec Romain, coordinateur de projets et instigateur de cette expérimentation, pour une petite visite du lieu. C’est parti !

Romain, coordinateur de projets à l’antenne des petits débrouillards de Saint-Brieuc

Un terrain d’aventure, qu’est-ce que c’est ?

Ce concept est très riche et implique des dimensions plurielles : pédagogiques, citoyennes, techniques, culturelles, créatives… Pour tenter de faire la synthèse, je dirais qu’un terrain d’aventure peut se définir comme “un espace à construire par les enfants, qui mobilise la pédagogie du jeu, en cherchant à favoriser l’autonomie, l’expérimentation et la créativité”. Un espace est ainsi mis à disposition et librement transformable et appropriable par les enfants.

 

D’où vient ce concept ?

On peut dire que c’est le plus vieux terrain de jeu du monde ! Le terrain d’aventure a été théorisé au Danemark en 1943 par Carl Theodor Sørensen  dans un contexte particulier de guerre et de vide éducatif et spatial. Le concept s’est ensuite progressivement propagé en Europe de l’Ouest, avec en France, un âge d’or dans les années 70 et 80. J’ai récemment rencontré une personne qui a fréquenté un terrain d’aventure à Saint-Brieuc au milieu des années 80 ! Il y a actuellement un renouveau, encouragé notamment par les CEMEA*.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de porter ce projet  ?

J’ai entendu parler de ce concept par Pierre, un collègue référent de l’antenne d’Angers, lors d’une formation sur le travail du bois. Il m’a parlé d’une expérience de terrain d’aventure menée sur son territoire. Cela m’a interpellé et je me suis renseigné plus avant. J’ai trouvé l’approche très intéressante et parfaitement en phase avec l’objet des petits débrouillards : l’expérimentation ! Le terrain d’aventure, c’est un énorme bac à sable, un espace d’expérimentation technique grandeur nature pour les enfants à travers lequel il.elle.s explorent la technique, l’utilisation des outils, les matériaux. Nous avons proposé le projet à nos partenaires (L’Etat, la Ville de Saint Brieuc, la Caisse d’allocation familiale des Côtes-d’Armor, le bailleur social) qui nous ont soutenus sur la totalité de ce que nous imaginions. Ils nous ont ainsi permis de lancer cette expérimentation sur deux mois d’été, en juillet et août. Le terrain est mis à disposition par la ville de Saint-Brieuc qui nous appuie également de manière technique (délimitation du site, container de stockage du matériel…).

Concrètement, que font les enfants sur ce terrain ?

Les enfants qui fréquentent le terrain ont en moyenne entre 6 et 12 ans. La tranche des 6-9 ans utilise surtout ce qui est déjà construit, en faisant de petites modifications, la mise en place d’un banc par exemple. Les enfants de plus de 10 ans sont davantage « bâtisseur.euse.s ». Certain.e.s se lancent dans des constructions ambitieuses.

Sur le terrain, il n’y a pas de jeux prêt-à-l’emploi, avec des usages prédéfinis, du type toboggan. Le jeu, c’est de construire son propre jeu ! Les enfants qui débarquent sont un peu décontenancés au départ « mais qu’est-ce que je fais ? ». Là, on les accompagne pour qu’ils s’approprient le projet et sa logique. Ensuite, construire prend du temps. Il faut de la patience, de la persévérance. Et certain.e.s reviennent tous les jours !

On utilise essentiellement du bois, on accompagne les enfants dans l’utilisation d’outils à main, plutôt traditionnels (il n’y pas d’électroportatif sur le terrain), plusieurs types de scies, des ciseaux à bois, des rabots, des clous et dans la mobilisation de techniques qui leur permettent de donner corps à ce qu’ils ont en tête. Il y a une réelle dimension technique et d’apprentissage. On est principalement sur la construction de cabanes et de balançoires. C’est une activité libre où les enfants font « ce qu’ils veulent », mais on les accompagne car il faut alimenter leur créativité. L’expérience des trois semaines qui viennent de s’écouler montre que les enfants ont envie de faire plein de choses mais qu’il.elle.s se retrouvent souvent assez vite limité.e.s en termes technique ; c’est bien de pouvoir les accompagner, sans les diriger, pour leur montrer d’autres manières de faire et pour qu’ils puissent se lancer dans des réalisations qui dépassent leurs idées et compétences initiales.

Il y avait au départ du projet quelques appréhensions sur l’utilisation des outils par les enfants. En fait, cela se passe très bien ! Beaucoup d’enfants reviennent, donc ils savent déjà utiliser leurs outils car on les a formé.e.s. Il.elle.s font sérieusement les choses. Un outil a une fonction, on ne plante pas un clou avec un tournevis. Utiliser les bons outils de manière approprié, c’est se mettre en sécurité. Et le terrain, c’est aussi l’apprentissage de l’autonomie, qui comprend la confrontation au risque (mesuré bien sûr). L’enfant touche aux limites, techniques, physiques, symboliques.

Le terrain d’aventure s’est installé dans un espace boisé

Quels sont les retours après les trois premières semaines ?

C’était totalement expérimental pour nous et on sortait un peu de notre zone d’activité habituelle, avec beaucoup d’inconnues. Pour le moment, l’expérience est très positive et dépasse ce qu’on imaginait ! En termes de fréquentation, on accompagne environ 20 enfants par jour en moyenne, avec des pics à 40 enfants. Il a une régularité, les enfants reviennent. Il.elle.s sont issu.e.s de quartiers différents et l’on observe une parité presque parfaite fille-garçon, qui s’est faite très naturellement. S’agissant de la pratique, c’est génial. Les enfants sont très enthousiastes et viennent vraiment pour bricoler. Après quelques semaines, on se rend compte que les palettes brident un peu l’imagination des enfants, alors on a décidé de diversifier les matériaux et leurs formes. Concernant l’intégration du terrain d’aventure dans le quartier, on remarque qu’il n’y a eu aucune dégradation ou intrusion intempestive : le terrain est compris et respecté.

Quelle sera la suite de cette expérimentation ?

Il est encore trop tôt pour se projeter, on est à peine à la moitié de l’expérimentation. Le bilan définitif ne sera dressé qu’à la rentrée. Mais jusqu’ici, bien qu’il soit tout nouveau dans le paysage, le terrain d’aventure a vraiment trouvé son public en termes de fréquentation d’une part, mais surtout dans ses objectifs : les jeunes viennent sur le terrain pour y faire ce pour quoi il est prévu (et pas jouer au foot, ou squatter devant un téléphone). Je pense que cela correspond à une réelle envie des enfants d’avoir des activités créatives, et pas au sens seulement artistique, mais au sens constructif. L’objet du jeu, c’est la construction même. On peut supposer que les activités qui créent ce genre de cadre seront amenées à se développer.

*Les Ceméa (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active) sont un mouvement de personnes engagées dans des pratiques autour des valeurs et des principes de l’Éducation Nouvelle (voir ci-dessous) et des méthodes d’éducation active, pour transformer les milieux et les institutions par la mise en action des individus.

Propos recueillis le 3 août 2022