Il n’était pas besoin d’être grand clerc pour deviner que cette pandémie (parce que pandémie “réelle”, parce que “coronavirus 19, jusqu’ici complètement inconnu”, parce que “covid19, maladie à la fois bénigne et mortelle”, entrainerait bien des commentaires et bien des excès, plus ou moins (in)intéressants et (in)appropriés. L’encre devait couler et les débats inévités.

Notre posture de “médiateurs scientifiques” nous obligeait de parler, nous aussi. Moins pour donner un point de vue (comment le pourrions nous dans les circonstances aussi compliquées et mouvantes où nous sommes (!?) que citer les chercheurs engagés publiquement et dont nous partageons les réflexions.

Nous avons déjà cité “La Conversation” et ses contributeurs, nous pouvons aussi nommer des collègues comme Etienne Klein (voir son texte : “Je ne suis pas médecin, mais” … d’avril dernier).

Aujourd’hui nous voulons partager avec vous le texte que Luc-Alain Giraldeau nous a confié et qu’il a fait paraître ce 7 juin 2020 dans le journal montréalais « La Presse ».

« L’INDISPENSABLE LENTEUR DU PROCESSUS SCIENTIFIQUE »


– Inutile d’introduire plus avant ce texte clair et accessible à tous. Simplement ajouter que Luc-Alain est chercheur en Ethologie/Biologie du Comportement/ Ecologie Comportementale (voir son livre: Dans l’oeil du pigeon, Le Pommier, 2016) et professeur à l’Université du Québec à Montréal. Depuis 2017, il est aussi directeur général de l’INRS (Institut National (québécois) de la Recherche Scientifique).

– Son intervention renvoie à plusieurs articles de ce “blog des sciences”: “A la découverte de la culture scientifique », à la distinction entre Science “faite» et science “en train de se faire” de Bruno Latour, aux débats dits “sciences et société”, etc, etc, … C’est “avec grand plaisir” qu’il nous confie son texte et c’est de même que nous l’accueillons ici.

Michel Vancassel, juin 2020


Opinion
L’indispensable lenteur du processus scientifique
Luc-Alain Giraldeau Directeur général de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Portrait de Luc-Alain Giraldeau


En pleine pandémie, les dirigeants de plusieurs pays se tournent vers leur service de santé publique, les sciences médicales et épidémiologiques pour éclairer leurs décisions.

Nous en sommes tous soulagés. Néanmoins, alors que les décisions des dirigeants sont régulièrement débattues et remises en question dans les grands médias, l’urgence de la situation amène aujourd’hui les journalistes à faire usage d’une logique similaire en rapportant les résultats d’études scientifiques, souvent avant même qu’ils ne soient publiés. Ce nouveau vedettariat de la science pose à mon sens un risque sérieux.

La science est un processus social qui a toujours été animé de débats et de controverses à partir desquelles émerge éventuellement un consensus au sein de la communauté scientifique internationale. Ce processus est normal et n’a rien à voir avec la situation de la COVID-19. Ce n’est qu’une fois ce consensus atteint qu’il y a réellement une découverte scientifique à communiquer au grand public, une base sérieuse pour prendre une décision. Aller plus rapidement pose un risque élevé d’erreur.

En ce moment, la médiatisation de la pandémie de COVID-19 se déploie dans l’urgence. Plusieurs bonnes questions sont soulevées en rafale. Quelle est la durée de l’immunité acquise ? Pouvons-nous aspirer à une immunité de masse ? Quels avantages à porter le masque ? Quels sont les réels facteurs de risque ? À quand une deuxième vague ? Quel est le danger pour les enfants ? Pourrons-nous produire un vaccin efficace ? Pour toutes ces questions, le temps n’a pas encore permis à la science d’atteindre des consensus clairs.

Or, parler tous les jours de résultats scientifiques avant le consensus transforme le processus en une sorte de reality show où certaines équipes avancent un jour vers la découverte d’un vaccin, d’autres arrivent à déloger les défenseurs de l’hydroxychloroquine, une équipe montre que les enfants sont peu susceptibles de transmettre la maladie et une autre qu’ils en meurent.

Comme directeur général de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), je m’inquiète de voir la science ainsi rapportée au quotidien comme un salmigondis de contradictions, empêtrée dans son processus trop lent à répondre clairement aux besoins de l’information en continu. La conséquence anticipée est une érosion palpable de la confiance du public envers ses scientifiques et la montée du cynisme qui fait dire à certains que la science ne répond qu’à des commandes de lobbys occultes.

Il y a ici un réel risque de rupture du lien de confiance entre la science et les citoyens qui la financent.

Dans le processus normal de la science, aucune étude n’est jamais parfaite et totalement convaincante. Son échantillonnage, sa méthodologie, son analyse et la critique de l’approche expérimentale, tout cela constitue le pain et le beurre de la science et des revues scientifiques au quotidien. Les études sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine pour guérir de la COVID-19, par exemple, ont des failles, et plus l’effet du produit est maigre, plus les risques de résultats contradictoires sont réels. Ce n’est que graduellement, à partir des nombreuses études colmatant la faille des précédentes, qu’émergera un consensus scientifique international. Nous saurons alors éventuellement si l’hydroxychloroquine offre de réels avantages de guérison.

Si le processus scientifique n’avait pas été médiatisé de manière précoce, personne ne parlerait de ce produit (l’hydroxychloroquine), il n’y aurait aucune pénurie pour les gens qui en tirent réellement des bienfaits. Le médicament ne servirait pas de prétexte aux tenants de la théorie du complot et aucun chef d’État ne se vanterait aux médias d’en consommer pour se protéger de la COVID-19.

Cette pandémie fait et fera malheureusement de trop nombreuses victimes partout sur la planète, mais pour éviter que le lien de confiance entre le public et la communauté scientifique compte parmi celles-ci, nous devons tous être prudents. Les chercheuses et chercheurs doivent se montrer plus circonspects face à leurs résultats. Une étude, aussi convaincante soit-elle, n’est pas un consensus. Les journalistes doivent aussi prévenir les lectrices et lecteurs qu’une hirondelle ne fait pas plus le printemps en science que dans le quotidien.

Finalement, les citoyennes et les citoyens qui sont à l’affût de nouvelles scientifiques et d’espoir devront se montrer patients vis-à-vis des contradictions du processus scientifique et de sa lenteur apparente. Le consensus de la communauté scientifique internationale est notre seul rempart contre les pressions intéressées et l’erreur. La science est lente, coûteuse et risquée, mais c’est toujours ce que nous avons de mieux pour comprendre et agir efficacement sur le monde matériel.

Texte publié avec l’aimable autorisation de l’auteur, publié sur la presse +.


Illustration de l’article : NIAID (National Institute of Allergy and Infectious Diseases – Institut National des Allergies et des maladies Infectieuses) photos du coronavirus sous licence CC-By nous permettant de les diffuser ici. Retrouvez les sur la photothèque du NIAID.